Littérature poésie arts plastiques ateliers d'écriture

LIRE UN PEU

 

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(photo Olivier Roche)

 

ECRIRE DES IMAGES (extrait, inédit)

 

Serions-nous des mégapodes ces poules aux grands pieds qui pondent dans la cendre au bord du cratère encore tiède

 

Il va falloir que tu choisisses ton camp celui avec qui tu partages rien sauf ta vie

 

Si le plus dur c’est de durer est-ce que le plus mou c’est de mourir

 

Ciel irrité œil rouge

 

Ecouter à la loupe des choses louches

 

J’ai tourné le dos au travail comme le printemps à l’hiver

 

J’ai vu ton sentiment passer aussi vite qu’une mode et revenir comme reviennent les modes

 

Dans le bus on avance vers l’arrière

 

Entendu ou lu ou réinventé ce ciel zébré d’un zut

 

La secrétaire elle m’appelle m’épelle me pèle les lettres de mon nom dans sa bouche des épluchures à la pelle

 

Les bruits du monde ne me parviennent pas dans le bruit

 

Comment dessiner la terre qui tremble

 

Où sont passés les anti-Cloclo les anti-foot des années 70

 

Je vais m’habiller je vais habiller mes mots de couleurs et de cache-misère

 

Tu as fermé la porte la cafetière est encore tiède

 

Je suis la moitié de quelque chose – un siècle – mais être aussi la moitié de quelqu’un est-ce que ça double mon potentiel

 

Gâteau gâtée gâteuse ça se décline

 

Avoir déjà vécu un demi siècle avec l’espoir d’en vivre un second le dernier en principe

 

Travailler à ne plus être travaillé par la question du travail j’y travaille

 

Si on met un peu d’air dans la dame ça fait pas un drame

 

Des mots en embuscade le terrain est miné moi aussi

 

Des fois tu as une tête de psychothérapie inachevée

 

Tu es belle comme un 31 décembre ça vient sûrement de toi se mettre sur son 31

 

Des fois tu as une tête de chien en laisse

 

Le chat aussi bat de l’aile mais c’est le martinet qui s’agite entre ses dents

 

Tu crois tout savoir et tu sais rien tu crois tout savoir sur tout et tu sais tout sur rien ce qui revient à dire rien de tout rien du tout

 

Crash du samedi soir boulevard Tzarewitch froissement d’ailes et le couvercle de la nuit

 

Les couleurs n’ont pas de contraires de forces antagonistes d’attractions de répulsions

 

Croire en Dieu si ça fait pas de bien ça fait pas de mal dit ma cousine alors c’est comme l’homéopathie Croire en dieu

 

On n’a jamais eu autant de talk show en access prime time, il y aura huit talk show dans la prochaine grille de la rentrée

 

Il était comme à son cou son patchouli tonique à petites doses sédatif à fortes doses

 

A la radio il y a de la fuite dans les idées et le vent violon

 

Dans ma tête c’est comme dans l’appartement il n’y a pas assez de silence pour entendre le bois craquer

 

Les pauvres font souvent de la cuisine riche

 

Une course dodécaphonique la vie

 

Je suis à fleur de peau mais je n’ai pas la peau d’une fleur

 

Moi Madame je le connais Rimbaud il a tourné dans des films américains

 

S’accrocher aux branches de joie

 

Fuir tout ce qui me décède

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LA MAIN SUR LA BOUCHE (extrait, inédit)

 

Dans ta nuit quand tu soulèves le drap comme la terre la terre le sexe a fondu dans la nuit on dirait dans la nuit des temps ça veut plus rien dire temps il te suffit d’un geste pour faire le tour d’un visage pas de la question

il te suffit d’un geste pour que la langue crache un peu de son encre et qu’elle lui revienne

tourner en rond ça ne s’attrape pas la fumée

des ronds

sueur minérale végétale animale

archéologie posée sur le suaire d’une fouille sans fond

as-tu vu les nervures qui courent encore

réunis dans l’œil les abattements de ce qui fut

un seul cœur

le seul programme qui se déroule comme prévu

mourira

 Il y en a qui cherchent encore un crâne terre tremble pied vibre quelque chose à chercher mais chercherait quoi quand tu auras fini de te perdre viens me trouver tu sais toujours où je me trouve

Sur terre ils ne prennent plus de place physiquement ne sont plus gênants mis hors champ hors vue mais c’est encore trop de place en territoires annexés cimetières au prix du mètre carré c’est encore trop de place pour la poussière qui a dit ça

Il reste aux yeux les langues qui se croisent les mots dégradés ou en nuances trait de boue trait de bave c’est peut-être ça mourir

d’amour pour des mots qui manquent d’air et qui s’échappent et ce qui reste des morts vocabulaire profane cimetière ajouré

éclats dans un corps

neuf du texte

J’ai juste un doigt sur les lèvres voici que ce printemps vient sans toi je prends l’avion pour te voir de suite donne-moi un peu ton adresse tu dis c’est dans les nuages tu dis prends le premier à droite puis le deuxième à gauche continue à monter tout droit quand tu vois le gros blanc devant toi entre c’est juste là

 

FRANK DE L’ESPACE (inédit)

Unknown

 

Quand il arrive dans la cité, il a treize ans. Ou peut-être quatorze. Il n’est pas arrivé à Nice. Il est arrivé direct aux Moulins. Dès que sa mère a été morte, il est parti de Strasbourg pour suivre son père. Son père c’est le premier commissaire du nouveau commissariat implanté dans la nouvelle tranche des nouveaux bâtiments des années 70. En plein dans le mille des HLM. Dans la seule rue que seuls les habitants de la cité traversent.

Frank pour Silvia ce sera Frankie. C’est le copain de Michel, de Mohamed et de Philippe. En classe, dans le collège tout neuf, les professeurs aiment bien ces élèves qui ont l’air de ne pas écouter en classe. Quand ces garçons parlent ou quand ils écrivent en français ils disent des choses intelligentes. Ils ont des allures à coucher dehors, dans leurs bras enroulés autour de leur tête, sur la table ils dorment. Mais ils peuvent écouter en dormant. C’est pour ça qu’ils disent des choses intelligentes. Dans les Pink Floyd, Genesis, Santana, Jimmy Hendrix et Led Zeppelin, ils entendent des choses intelligentes. Ils jouent à la basse et à la guitare des choses tout aussi intelligentes. Ils lisent. Des poèmes et de la philosophie. Ils parlent d’anarchie, de guerres, de choses comme on en entend à la télévision. Sur leurs sacs sont dessinés au stylo-bille, des codes, des noms, des logos, des figures qu’eux seuls connaissent. C’est comme ça qu’ils se reconnaissent. La cigarette entre les doigts donne de la liberté une définition qu’ils inventent. Pour tout ça il y a des professeurs qui les adorent et d’autres qui les détestent et qui voudraient leur exclusion.

Frank est le plus silencieux, le plus solitaire, le plus roux, le plus blanc. Silvia a pris l’habitude du trajet, du collège à sa cour d’immeuble en sa compagnie. Puis il file vers le commissariat où il habite. Silvia n’aime pas son haleine de bière et de tabac froid. Ni ses dents. Elle remarque que ses chemises avaient été blanches. Mais sa voix et son calme d’humeur égale la bordent d’une couverture moelleuse. Pendant une année, marchant avec lui, partageant trois mots évadés du silence, Silvia est une copine de Frank. Il n’est pas encore son Frankie.

Ce qui les sépare arrive avec le passage au lycée. Chacun son lycée. Les lycées de la ville sont tous très loin, excepté le lycée Technique. Mais Silvia et les autres ne vont pas au lycée Technique. Ils n’iront pas en S non plus. Frank est perdu de vue. Il voulait faire une école d’art. Son père préférait le droit.

Il lui arrive parfois de le croiser et d’échanger deux mots mais ce n’est plus le même. On ne sait plus où il habite. S’il habite quelque part. Avec sa voix chaude, il est encore très affable mais il lui fait peur.

A quinze ans et longtemps après, Silvia a peur de ces garçons de sa classe qui l’attirent tant. Ces garçons qui n’ont plus la même gentillesse depuis que Silvia a des seins. Depuis que Silvia travaille dans une pharmacie. Ils n’ont jamais autant parlé à la jeune fille que depuis qu’elle a des seins et une pharmacie pour travailler. Parfois elle les surprend vautrés dans une voiture, devant la pharmacie, dans une Alfa Roméo spider bleue, à moitié endormis, écoutant du rock qui s’évade par les fenêtres ouvertes. Ils ne fument pas que des cigarettes. Elle a peur de les saluer, de leur attente, d’être vue des autres employés qui procèderaient à un interrogatoire. Silvia n’est qu’apprentie.

Silvia n’a jamais rien dit à personne. Elle veut leur faire plaisir et s’attirer leur intelligence à travers leur estime. Elle est fière de ses copains qui lui font peur. Avec eux, elle se sent grandir. Ça prend du temps de grandir des fois.

Le jour où ils l’attendent dans la Spider bleue, Silvia est persuadée de faire une bonne action en accédant à leur demande. Une poignée de seringues toutes stériles. Des seringues à insuline. On ne parle pas encore de sida mais d’hépatite. Elle connaît la loi par cœur, cette année elle passe son CAP. Les seringues ne se délivrent que sur prescription médicale. Elle le sait par cœur. La voilà donc hors la loi, anarchiste donc. Ses amis n’attraperont pas d’hépatite se dit-elle. Elle ne peut rien faire d’autre. Elle ne veut pas utiliser la seringue avec eux. Elle veut bien faire des choses illicites mais comme elle a peur, elle ne fait pas toutes les choses illicites. Des fois elle y pense juste pour faire un petit voyage. Pour montrer des choses à ses parents, à tous, à elle, qu’elle aussi est différente. Pour être vraiment de la bande. Mais dans la pharmacie, elle doit travailler très dur et les gens qui se font des petits trous dans les veines, avec leurs yeux tout vitreux, qui se ferment et qui se dilatent et leur nervosité glauque lui font peur. Silvia est trop indépendante pour être dépendante de la neige. De la blanche. Elle n’est pas Blanche-Neige.

Pour leur dire oui une fois tellement ils insistaient, elle leur a même donné une boîte de leur barbiturique et de leur coupe-faim amphétaminique préférés. Tous interdits aujourd’hui. Plus de Frin-Frin, d’Ordinator, de Dinintel, Nembutal et Gardénal et tout.

Puis elle a changé de quartier, de pharmacie. Des années ont passé. Frank était devenu punk. Il venait manger des cacahuètes et des petits-fours dans des vernissages où elle l’évitait. Elle le croisait dans le bus. Mais elle avait peur. Juste un bonjour anorexique et trois mots anémiés.

Des années encore ont passé.

Silvia découvre Frankie, intermittent du spectacle, maigre, beau, doux, blouson de cuir noir et moto. Ils sont des quadras à présent. Puis comme il est souvent malade, il travaille un peu dans l’ex MJC M de la ville devenu Espace M. Comme régisseur. Il aimerait travailler plus d’heures, mais il n’y en pas. Il est souvent hospitalisé. Tous les jours il doit avaler des grosses quantités de médicaments. Régulièrement un petit trou, quand une veine l’accepte pour une analyse de sang. Et de temps en temps, retour à la veine pour un voyage immobile. Avec son héroïne. Il dit écrire des choses. Qu’il voudrait s’y mettre vraiment. Il ne veut rien montrer. Il joue de la basse. Il parle de son enfance. Il voudrait parler de son enfance dit-il. Mais il ne peut pas. Il parle de son enfance en ne disant rien de son enfance. Il a tellement perdue son enfance qu’il se demande s’il en a eu une. Il ne s’est jamais souvenu de sa vie avant la mort de sa mère. Rien. De Strasbourg, rien. Sa vie a commencé à la mort de sa mère. Sa vie a commencé dans la cité. C’est à ce moment-là que Silvia femme a une idée.

Frankie et Silvia retournent dans la cité en 2005. Toi tu filmes et moi je photographie les balcons. Ils circulent dans la cité comme chez eux. Malgré des regards et des projectiles lancés à cause du matériel, ils ne sont pas vraiment inquiétés. Si des jeunes les interrogent ils répondent. C’est tout ce qu’il y a à faire. Le charisme de Frankie diffusé entre lui et la caméra, lui et les jeunes, lui et Silvia. Ils jouent aux archéologues de la cité. Ils fouillent. Ils traquent la poésie. Ils font parler les voix tues. Ils rendent audibles les cris. Puis quand Silvia montre le livre Les Moulins ça fait l’effet d’une carte de séjour. Ils marchent dans la cité avec les pas de leur adolescence. Mais sur la passerelle qui relie l’ancienne cité à la nouvelle, Silvia montre une plaque. Commémorative. A côté du bar fermé définitivement. Frankie ne l’avait jamais remarquée. Ses yeux écarquillés, hallucinés. A nos chers amis disparus c’est écrit. Il demande tu sais qui a fait ça. Elle dit non. Regards giboulées brouillard arc-en-ciel.

Le film, Silvia ne le voit pas. Elle demande à le voir mais Frankie n’en n’est pas content. Il ne le montre pas. Quand elle lui téléphone, ils parlent rêves de voyages, travail, amis, amours et hôpital. Les appels s’espacent de plus en plus. Le dernier a été bref. Un stage professionnel, puis son ex compagne, morte de la chose qui lui fait des tâches noires sur le corps aujourd’hui. Il parle de déménager pour quitter son studio dans un autre HLM de Nice, à La Madeleine, puis c’est tout. Je te rappellerai à mon retour. Il ne répond plus au téléphone. Ni aux courriers électroniques. Silvia ne téléphone plus à la fin. Lui non plus. Sans raison précise.

Deux ans plus tard, on demande à Silvia des photographies, des archives sur la cité. Pour la fête de la démolition. C’est là qu’elle pense à appeler Frankie. Peut-être le film cette fois. Le voir et se revoir. Une appréhension dans la gorge. Elle veut voir le film qu’il dit raté. Il n’y a plus d’abonné à ce numéro répond une voix standard. Alors, parce qu’elle a beaucoup hésité, elle se décide. Elle appelle la MJC M devenue l’Espace M. Elle demande à parler à Frank. Une fille embarrassée. Vous êtes qui. Patientez s’il vous plaît. Elle attend. Se disant ils vont probablement le chercher dans la pièce obscure à l’étage. Il est intermittent. Du spectacle. La voix revient. Elle entend ce qu’elle savait qu’elle entendrait et qu’elle ne voulait pas entendre. Frank est décédé je suis désolée dit la voix.

Sur le bureau de Silvia Frankie est devant elle. A ses côtés. DEBOUT. Sur une photographie. Un genou replié il est appuyé contre le mur. On voit ces piercings et ses tatouages mais d’autres sont cachés par les vêtements. On voit ses cheveux très ras, sa maigreur, une chaîne sort de sa poche probablement pour des clés. Le regard de Frankie. Le punk classe. Le casque de la moto pas loin. Ils sourient parce qu’il y avait longtemps qu’ils ne s’étaient pas revus. Ils étaient très heureux de se retrouver. Tous les autres avaient disparu, ça ils le savaient tous les deux. Ils avaient survécu quelle veine. Parce que pour les uns c’est la vie. Parce que pour les autres c’est la mort. Ils sentaient fort les flancs de la vie et la joie de ses morsures.

La dernière fois que Silvia voit le nom et le numéro de téléphone de Frankie, c’est sur son carnet d’adresses. Alors elle prend son effaceur tout neuf et d’un belle ligne blanche, elle efface tout.

Pas la morsure.

 

Février 2011-2013

15 dessins originaux ont été réalisés par Edmond Baudoin pour Les Moulins (suite)

 

 

 

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